Albert  RILLIET  (1809-1883)




Notice biographique par Marc Debrit,
parue dans le Foyer Romand de 1888.


Albert Rilliet de Candolle est mort à Genève le 30 octobre 1883, à l'âge de soixante-quatorze ans, à la suite d'une longue maladie qui ne laissait aucun espoir de le sauver. Pourtant, bien qu'on y fût préparé, il y avait en lui tant de vie, tant de force de volonté, il était si nécessaire et il tenait tant de place parmi nous que lorsque la triste nouvelle s'est répandue dans sa ville natale, personne ne pouvait y croire.

Chacun, même ceux qui ne l'avaient jamais vu personnellement sentaient bien que Genève venait de perdre une personnalité d'une valeur rare, un citoyen qui l'avait aimée autant et plus qu'aucun autre de sa génération si dévouée et si patriote. Quant à ceux qui l'avaient connu d'une façon plus intime, ils pleuraient l'ami fidèle des bons et des mauvais jours, le conseiller et l'appui des moments difficiles.

Jamais, dans ces heures lourdes, où tout paraît obscur, où l'on est tenté de douter du vrai et du bien, des autres et de soi-même, où la vie semble un carrefour de routes sans issue, jamais nous n'avons eu à nous repentir d'avoir recouru aux lumières de cet esprit qui voyait si juste, de cette conscience droite qui ne savait pas ce que c'est que de biaiser avec un devoir. Aussi sommes-nous placé mieux que d'autres peut-être pour dire ce qu'était Albert Rilliet et quelle force morale il représentait au sein de la famille genevoise, malgré la retraite, retraite active et studieuse, dans laquelle il vivait.

Sa biographie est encore à faire. Quelqu'un de plus qualifié que nous ne le sommes, s'en chargera, sans doute, quelque jour, ne fût-ce que sous la forme d'une préface à ses œuvres dispersées dans plusieurs recueils où l'on ne va guère les chercher et qui méritent pourtant d'être recueillies. Si ces quelques lignes avaient pour effet de hâter l'érection de ce modeste monument à la mémoire d'un homme qui a plus qu'un autre honoré notre pays, nous remercierions l'éditeur du Foyer romand de l'occasion qu'il nous a offerte de rappeler ici, dans ce cercle de famille, ses titres à notre reconnaissance. A cela se bornent nos prétentions. Nous nous occuperons moins du théologien, de l'historien et du penseur que de l'homme, de l'ami qui nous a quittés, il y a cinq ans déjà, et dont nous voudrions essayer de fixer les traits vénérés, aussi bien pour le rappeler à ceux qui l'aimaient, que pour inspirer à tous ceux qui nous liront le regret de ne l'avoir point connu.

Albert Rilliet n'était pas seulement une intelligence d'élite au service de laquelle une érudition, comme il y en a peu, avait mis d'abondants matériaux non pas amassés pêle-mêle, dans un pittoresque désordre, mais convenablement rangés, toujours présents et disponibles. Outre sa mémoire que nous comparerions volontiers à une bibliothèque admirablement classée et cataloguée, il y avait en lui une pénétration singulière, une sorte de divination géniale qui lui faisait découvrir le faux sous les apparences du vrai. Il y avait surtout une bonne foi, un respect de la vérité qui ne lui permettait pas de dissimuler la certitude acquise, alors même qu'elle se fût trouvée contredire ses propres convictions. Aussi avait-il l'horreur de tous les «arrangeurs» qui font de l'histoire un plaidoyer ou, pis encore, un roman. Ceux-là, prêtres ou laïques, lorsqu'il les rencontrait sur sa route, il ne les ménageait pas.

Jamais il n'a détourné les yeux pour ne pas voir ce qui pouvait lui déplaire ; jamais il n'a reculé devant un fait, ni torturé le sens d'un texte pour le rendre plus complaisant. Sa traduction des évangiles en est la preuve. Cette œuvre d'un croyant sincère et profondément convaincu peut en même temps défier le contrôle de la critique la plus sévère : elle n'y trouvera rien à reprendre, car la foi chrétienne de Rilliet n'était pas de celles qui ont peur de douter d'elles-mêmes ni de celles qui s'imaginent supprimer les difficultés en feignant de ne pas les voir. Il était sincère avec lui-même comme il l'était avec les autres.

Le trait distinctif de cette personnalité attachante, ce qui lui donnait sur tous ceux qui l'approchaient une autorité à laquelle on ne pouvait se soustraire, c'est que, derrière ce savant, il y avait un homme, sous cette grande intelligence, un caractère et sous cette froideur apparente une âme, et une âme passionnée. On ne pouvait s'entretenir avec lui quelques instants sans être frappé de cette supériorité morale qui vous enveloppait de son rayonnement ; on sentait le contact d'un vigoureux esprit servi par une énergique volonté.

En effet, ce n'était ni un rêveur ni un contemplatif, et il prenait aux affaires de ce monde, à celles surtout qui touchaient son pays, un intérêt qui n'était pas celui qu'on prend à un spectacle. Il suivait jour par jour cette grande partie qui s'appellera plus tard l'histoire mais qui s'appelle la politique au moment où elle se joue et où chacun, même le plus petit d'entre nous, est bien forcé, qu'il le veuille ou non, d'apporter son enjeu, ne fût-ce que sous la forme d'un bordereau de contributions ou d'un bulletin de vote.

Il jugeait les hommes et leurs actions avec un instinct qui le trompait rarement, et nous l'avons maintes fois entendu prédire à longue distance les conséquences nécessaires d'actes qui, à première vue, pouvaient paraître insignifiants.

En d'autres temps, ainsi doué, il aurait été un homme d'Etat, et son nom serait resté étroitement lié aux destinées de la République de Genève que plusieurs de ses ancêtres ont honorablement servie. Malheureusement, non pour lui mais pour son pays, en entrant jeune encore à la Faculté de théologie, il avait fait le sacrifice de sa carrière politique.

Ce stage en théologie n'aboutit pas à faire de lui un ecclésiastique au sens protestant du mot ; il avait certes toutes les vertus, mais il n'avait peut-être pas le tempérament que suppose cette profession. N'importe ; comme l'a remarqué très finement son illustre parent, M. Alphonse de Candolle, la théologie, même à la seconde génération, même sous la forme d'atavisme, donne au monde une proportion considérable d'hommes distingués ; c'est qu'elle a le double avantage d'initier les élèves à la critique par la discussion des textes et de frapper à la porte des grands problèmes en éveillant ainsi les plus nobles curiosités de l'esprit humain ; lorsqu'elle ne fait pas des théologiens, ni des croyants, elle fait des historiens et des philosophes. Aussi peut-on dire qu'elle mène à tout.

Par une heureuse compensation à cet abandon de la carrière politique qui, sans cela, lui aurait été largement ouverte, les mêmes dons qui auraient fait de Rilliet un homme d'Etat, en ont fait un historien. Aussi en connaissons-nous peu qui l'aient été plus complètement que lui, c'est-à-dire qui aient montré dans la préparation des matériaux plus de scrupules, dans la façon d'en tirer parti, des vues plus hautes et plus fermes.

Il n'a du reste, dans ce vaste champ de l'histoire, choisi pour son domaine spécial que ce qui le touchait de plus près, la Suisse, Genève, la Réforme religieuse du XVI siècle, et encore en se bornant à des questions déterminées et à de courts épisodes. Mais partout où il a passé, il l'a fait en maître, laissant peu de chose à faire à ses successeurs, et surtout ayant déblayé le terrain de toutes les herbes folles que l'imagination populaire ou celle des faux érudits sème sous la forme de légendes, sur ce terrain de l'histoire, pour peu qu'on le laisse en friche.

Il y a, nous le savons, toute une catégorie d'esprits qui tient ce travail d'élimination pour sacrilège, et il est certain que la poésie en souffre un peu. Mais si l'imagination a ses droits, la vérité a les siens qui sont plus sacrés encore. D'ailleurs, de prouver qu'une légende est une légende, c'est-à-dire une guirlande charmante jetée par une ou deux générations autour d'une réalité qui les intéresse, nous ne voyons pas qu'elle y perde en charme ou en mérite. Nous pourrions même dire qu'elle y gagne puisqu'elle prouve en faveur du génie inventif de la race. Est-ce que nous nous occupons de savoir si Hamlet a existé ? Avons-nous besoin de posséder l'état civil d'Achille, d'Enée ou de Guillaume Tell ?

Sur ces poétiques légendes de la Suisse primitive sous lesquelles se cache une histoire plus prosaïque mais non pas moins belle ni moins intéressante et certainement plus honorable pour les fondateurs de la Confédération que la légende même, Albert Rilliet a écrit un ouvrage capital et, à certains égards, définitif ; on pourra le compléter, on ne pourra pas le refaire, et il sera difficile de le réfuter.

Ce n'est pas lui qui a soulevé la question, mais il l'a reprise, soumise à une critique sévère, et il a donné à la solution entrevue par d'autres, une sorte de rigueur mathématique. Il ne s'est pas contenté de détruire, il a rebâti.

Quant à l'histoire de Genève, Rilliet en a étudié avec le même scrupule plusieurs épisodes ; un entre autres dont il pouvait parler presque en qualité de témoin oculaire, quoiqu'il fût bien jeune à cette époque, mais surtout en pleine connaissance de cause par les sources de renseignements qu'il avait trouvées en abondance autour de lui : nous voulons parler de la Restauration de la République en 1814, suivie peu après, de son heureuse entrée dans la Confédération suisse en 1815.

L'impression de cette époque heureuse et honorable entre toutes, pendant laquelle Genève, oubliant pour un temps ses anciennes discordes, était tout entière au bonheur de se retrouver libre d'un joug détesté et de vivre sous ses propres lois, ces impressions étaient restées vivantes dans la mémoire de Rilliet et on les retrouve dans son livre : vrai livre d'or des hommes qui, à cette époque, ont risqué leur liberté et leur vie pour rendre l'indépendance à leur pays et dont, par une ingratitude étrange, les noms sont aujourd'hui presque oubliés. Combien de ceux qui doivent à leur courage tout ce qu'ils sont devenus, c'est-à-dire d'être les citoyens d'une petite capitale au lieu d'être les habitants d'une préfecture, émule de Nîmes ou d'Avignon, savent-ils à qui ils en sont redevables ? Pas un des noms de ces intrépides patriotes ne figure parmi ceux qu'on donne si libéralement aux rues de la nouvelle Genève. Pourquoi ? Et d'où vient cette indifférence apparente pour ces libérateurs du pays lorsqu'on prodigue sans compter cet honneur à des inconnus ? Ce n'est certes pas la faute de Rilliet si on ne leur rend pas justice, et son livre est fait pour réveiller chez les jeunes générations le respect, nous voudrions pouvoir dire l'enthousiasme que mérite cette époque vraiment héroïque.

Fils d'un des magistrats qui ont le plus honoré le gouvernement de la Restauration, Rilliet avait assisté tout enfant aux fêtes de la vieille République rendue à elle-même et rajeunie, qui célébrait à la fois son indépendance et son union à la Suisse. Il est resté toute sa vie fidèle à ce souvenir ; il a gardé vivante sa foi dans nos confédérés, sachant bien que, malgré certains froissements inévitables, c'est là que se trouve pour Genève la seule protection efficace.

Aussi n'aimait-il pas à entendre parler sur un ton léger ou mécontent de cette grande patrie, -- grande relativement, -- à laquelle nous appartenons corps et âme, ni exagérer, comme on n'est que trop enclin à le faire, quelques dissentiments passagers.

Il n'aimait pas non plus qu'on appuyât sur la distinction classique entre la Suisse allemande et la Suisse romande, et le mot de fédéralisme lui déplaisait parce qu'il a l'air d'impliquer un antagonisme de fond entre l'unité nationale et l'existence des cantons.

Il pensait que toutes ces nuances d'opinion peuvent, sur le terrain fédéral aussi bien que sur le terrain cantonal, être ramenées à la grande lutte permanente entre le libéralisme qui veut la liberté pour tout le monde, et l'esprit autoritaire, radical ou césarien, qui pense qu'un peuple est toujours assez libre lorsque ceux qui le gouvernent peuvent faire ce qu'il leur plaît.

Aussi, en 1872 comme en 1874, se prononça-t-il en faveur de la révision de la Constitution fédérale (comme dans sa jeunesse il s'était prononcé pour le pacte Rossi) non pas peut-être avec enthousiasme, en tout cas sans se faire aucune illusion sur les difficultés qui pouvaient surgir à la suite de ce changement, mais parce qu'il jugeait impolitique pour les cantons de se mettre en travers d'aspirations qu'on supposait alors être celles de la majorité de la nation.

Peut-être s'est-il trompé avec beaucoup d'autres, mais son erreur, si c'en est une, avait pour excuse son attachement profond à l'œuvre de 1815 qui, en faisant de Genève un canton suisse, a fixé pour jamais ses destinées et changé la base de son développement historique.

En 1860, lorsque l'annexion de la Savoie à la France menaça de changer les conditions de la neutralité helvétique, il fut des premiers à insister sur les droits de la Suisse à la neutralisation perpétuelle de la rive gauche du lac et à rappeler nos titres qui gardent aujourd'hui toute leur force. Si la maladie n'était venue y mettre obstacle, il aurait certainement repris la plume en 1883 pour combattre aux côtés de ceux qui avec autant de zèle, bien qu'avec moins d'autorité et de talent, soutenaient la cause qu'il a défendue avant eux et qu'il nous a léguée.

Au milieu des vicissitudes de notre vie publique si agitée, Rilliet ne s'est jamais, -- comme l'on dit d'un mot qui lui était odieux, -- désintéressé des affaires de son pays. Il y a pris, au contraire, un ardent intérêt, exerçant sur ceux qui l'approchaient une influence qui a souvent dépassé le cercle de ses relations personnelles et fait, dans d'autres milieux, des prosélytes qui ne s'en sont jamais doutés.

Plus d'un parmi nos lecteurs se souviendra de l'impression que, dans certaines heures troublées, -- c'était le 22 août 1864, -- produisit sur une foule agitée mais indécise, l'apparition de cet homme à la parole brève et nette, au regard assuré, qui possédait au plus haut degré le don du commandement, et avec quel enthousiasme, pour peu qu'il s'y fût prêté, elle l'aurait acclamé comme son chef.

Lettré, professeur, écrivain, simple citoyen, il a été et il restera pour tous ceux qui l'ont connu le type accompli du Genevois de la vieille roche : républicain qui n'a pas à faire ses preuves parce que ses ancêtres les ont faites et qu'elles sont inscrites dans l'histoire du pays ; protestant, c'est-à-dire chrétien sincère, persuadé que la foi et la raison peuvent se rencontrer sans se combattre et même s'entr'aider dans la conscience d'un honnête homme ; conservateur, parce que rien n'est durable que ce qui a sa racine dans le passé, mais absolument étranger à cette haine aveugle du changement qu'on appelle l'esprit de réaction ; libéral enfin dans le sens le plus élevé et le seul vrai du mot, celui qui signifie confiance dans la liberté en général et respect de la liberté d'autrui.

Telles étaient, autant que nous avons pu en juger, les grandes lignes de cet esprit si large, si ouvert, si admirablement équilibré. Si l'on y joint la fermeté du caractère, la dignité de la vie, une tendresse profonde pour les siens, la fidélité à ses amis, la charité pour tous, le goût et le sens des grandes et belles choses, on comprendra ce que fut Rilliet et quel vide sa mort a laissé dans cette famille genevoise où, sans avoir jamais rempli des fonctions publiques, il a tenu une si grande place.

Heureusement, il n'a pas tout emporté avec lui : il nous laisse, outre son œuvre d'historien qui est considérable, un souvenir à garder et un exemple à suivre. Ni l'un ni l'autre ne seront perdus, nous l'espérons, ni pour nous hommes faits, ni surtout pour la jeune génération qui s'élève. Elle fut pendant sa vie l'objet de sa constante sollicitude, elle était à son lit de mort, celui de toutes ses espérances patriotiques. Qu'elle se souvienne, dans ses heures de tristesse et de défaillance, de cet homme qui a connu, lui aussi, les déceptions et l'amertume de la vie, mais dont l'âme virile, inaccessible au découragement, n'a jamais ni douté ni désespéré.

Marc Debrit.

Bibliographie


Sans parler d'un certain nombre de publications d'un intérêt purement local, Albert Rilliet avait fait paraître les ouvrages suivants :
  • Recherches critiques et historiques sur le texte grec des Evangiles (1832) ;
  • Histoire de la guerre du Péloponèse de Thucydide, en collaboration avec E. A. Bétant (1857) ;
  • Commentaire sur l'épître de saint Paul aux Philippiens (1841) ;
  • Relation du procès criminel intenté à Genève, en 1553 contre Michel Servet (1844)  ;
  • Histoire de la restauration de la République de Genève (1849) ;
  • Les livres du Nouveau Testament traduits d'après le texte grec le plus ancien (1859) ;
  • Lettre à M. Merle d'Aubigné sur deux points obscurs de la vie de Calvin (1864)  ;
  • Histoire de la réunion de Genève à la Confédération suisse (1866) ;
  • Conjectures historiques sur les homélies d'Avitus, dans les « Etudes historiques et paléographiques sur les papyrus du VI siècle», publiées en collaboration avec MM. Delisle et H. Bordier (1866) ;
  • Notice sur Jeanne de Jussie et sur le livre intitulé le Levain du calvinisme (1866) ;
  • Les origines de la Confédération suisse, histoire et légende (1868), traduit en allemand (1873) ;
  • Lettre à M. H. Bordier, à propos de sa défense de la tradition vulgaire sur les origines de la Confédération suisse (1869) ;
  • Le premier séjour de Calvin à Genève [dans la réimpression du « Catéchisme français de Calvin», faite en collaboration avec M. Th. Dufour ( 1878)] ;
  • Le rétablissement du catholicisme à Genève, il y a deux siècles (1880) ;
  • La guerre et délivrance de Genève (composée et publiée en 1536 par Marie Dentière femme d'A. Froment), réimprimée avec une introduction (1881).

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