Frédéric Godet

1812-1900

Né et mort dans le canton de Neuchâtel, Frédéric Godet est une haute figure du protestantisme suisse ; ses commentaires bibliques, traduits dans les principales langues, sont universellement signalés pour leur profondeur, leur originalité et leur rigueur ; mais peut-être faudrait-il dire avec plus de justesse qu'ils se distinguent par leur luminosité. Car Frédéric Godet n'est pas un commentateur ordinaire.

Le lecteur sérieux remarquera vite en effet chez lui un don spécial : celui de dissiper par une lumière intense qu'il projette sur le texte, les ombres des fausses idées que nous traînions depuis longtemps sur tel ou tel passage biblique.

Dans cet instant privilégié nous comprenons que ce qui avait tordu notre perception du texte n'était pas tant sa difficulté qu'un manque de rectitude de notre esprit, tandis que Godet semble affranchi de cette bigoterie qui fausse si souvent le jugement des commentateurs les mieux intentionnés.

Cependant une capacité d'analyse hors pair ne pourrait à elle seule rendre compte de son œuvre ; il possède aussi à un haut degré l'intuition, vertu magique, proche du pouvoir créateur, qui à partir d'indices infimes trouve la clef de l'énigme, soulève le voile et fait resplendir la vérité. Qu'on lise par exemple son Etude sur le Cantique des cantiques et qu'on juge ensuite si ces éloges sont justifiés. Nous ne savons pas que Godet ait jamais été réfuté sur l'interprétation de ce livre.
Sa clairvoyance s'affirme encore dans un autre mystère millénaire : l'Apocalypse. Avec la création de l'état d'Israël, un demi-siècle après sa mort, l'avenir a confirmé la justesse de ses vues, et nous pensons qu'il continuera à le faire, au rebours des idées reçues.

L'intuition jointe à l'analyse ne serait pas encore une formule suffisante pour résumer Godet : il est avant tout un chrétien fasciné par la personne du Sauveur. C'est le mystère du Fils de l'homme, du Fils de Dieu, qu'il a essayé de sonder en commentant les Ecritures. Le fruit de son travail il l'a résumé dans deux études, l'une sur la personne de Jésus-Christ, l'autre sur l'œuvre de Jésus-Christ ; aucun chrétien ne pourra les lire sans que sa figure intérieure de Jésus-Christ ne brille d'un éclat nouveau. L'admiration de Jésus-Christ, voilà le secret de Godet, voilà la marque si reconnaissable qu'il a laissée sur chacun de ses écrits. Paraphrasant un mot d'Hector Berlioz on pourrait dire : Godet c'est Godet, comme Bach c'est Bach... Car en dépit du sens que Berlioz donnait à sa boutade, Bach ne s'explique pas sans Dieu, Godet non plus.

Quelques dates sommaires de son ministère :

  • 1838, précepteur du prince royal de Prusse, Frédéric-Guillaume.
  • 1844, de retour en Suisse, pasteur au Val-de-Ruz
  • 1851, élu pasteur de Neuchâtel
  • 1868, il quitte le pastorat pour se consacrer à son enseignement en faculté de théologie
  • 1873, fondation de l'Eglise Indépendante de Neuchâtel, suite à la votation d'une loi tendant à placer l'Eglise sous le contrôle du pouvoir politique
  • 1887, il se retire de son poste de professeur, au profit de son fils Georges, et consacre les dernières années de sa vie à la révision de ses commentaires

Frédéric Godet restera surtout connu dans l'histoire du protestantisme comme le champion de l'orthodoxie évangélique face à la haute critique allemande, qui prétendait démythifier la Bible, en la vidant de ses miracles, et en lui ôtant toute crédibilité historique.

Après un tel panégyrique, on s'attendrait à ce que cet écrivain soit largement apprécié de tous les pasteurs français, qui ont du mal à trouver des ouvrages de référence écrits dans leur propre langue. Cependant, malgré sa notoriété, Godet n'est pas aimé de certains protestants qui le trouvent trop évangélique, et il n'est pas aimé de certains évangéliques qui le trouvent trop protestant. En termes plus explicites, les protestants libéraux tiennent à se démarquer d'un auteur qui affirme sans concession la véracité de la Bible dans ses récits miraculeux ou historiques ; quant aux évangéliques, ils ne supportent guère la candeur intellectuelle, dont nous parlions au début, lorsque celle-ci s'oppose à leurs interprétations traditionnelles des textes ; l'érudition et l'intelligence de Godet s'accordent mal avec leur conception de la piété. En fait, Godet avait déjà eu de son temps à combattre cette même double opposition : le libéralisme protestant qui vise à ruiner l'autorité divine des Ecritures, mais également un piétisme étroit, incapable de nuances, et qui a depuis si profondément affecté le monde évangélique

Enfin il faut le dire, l'exégèse n'intéresse guère aujourd'hui : la communication, le leadership, la psychologie..., voilà la nouvelle manne, le pain béni des formateurs de futurs ministres du culte. Quoiqu'il en soit, aussi loin le balancier a été dévié dans un sens, avec d'autant plus de force il revient. L'interprétation de la Parole restera toujours l'aliment fondamental de l'Eglise et la gloire des serviteurs qui en ont la charge.

Les œuvres de Frédéric Godet ne se démoderont pas car elle tirent leur substance du Livre divin. Il se trouvera toujours quelque chrétien pour les exhumer, et rendre ainsi à l'Eglise un de ses trésors les plus précieux.

CR

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