Gaston Frommel  (1862-1906)



Dogmatique
L'expérience chrétienne
en tant que rédemption
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Études de Théologie Moderne (1909) PDF
Etudes Morales et Religieuses
Franche explication PDF
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La psychologie du pardon PDF
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Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur,
de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force.

L'énoncé du plus grand commandement justifie à lui seul, pour le croyant, l'étude de la théologie, puisqu'il lui demande, entre autres, d'aimer Dieu de toute sa pensée. C'est qu'en vérité l'homme ne saurait séparer sa réflexion de son cœur ; on pense toujours à ce qu'on aime.

Gaston Frommel n'aurait certainement pas démenti cette conséquence, lui qui a écrit : Je ne suis pas devenu chrétien parce que j’étais théologien ; je suis devenu théologien parce que j’étais chrétien. Gaston Frommel est en effet un théologien protestant évangélique. Protestant parce qu'héritier des grandes vérités bibliques redécouvertes par les Réformateurs, évangélique parce que, à l'opposé du libéralisme, il pose comme condition du salut une conversion authentique et individuelle à Jésus-Christ.

Elève et ami de Frédéric Godet, ses écrits confirment qu'il en était bien le fils spirituel (on ne sera donc pas surpris que Frommel soit aujourd'hui pratiquement inconnu, tant d'une certaine branche protestante qui tire sa gloire de l'amphigouri creux et stérile qui lui tient lieu de théologie, que d'une certaine branche évangélique qui tire la sienne du mépris de toute théologie). La valeur de Gaston Frommel a par ailleurs débordée en dehors du cadre religieux, puisqu'il fut un critique littéraire reconnu, publiant dans plusieurs revues ; il a laissé des Esquisses contemporaines et des Etudes littéraires et morales très appréciées.

Son activité la plus marquante dans le domaine théologique aura été son enseignement à l'Université de Genève de 1894 à 1906, année de sa mort. Le titre général La vérité humaine recouvrait son cours d'apologétique et L'expérience chrétienne celui de dogmatique. Tous deux furent publiés après sa mort, d'après les manuscrits de ses notes.

L'expérience chrétienne en tant que rédemption constitue la quatrième partie de son dernier cours. Contrairement à l'impression que pourrait laisser le mot de dogmatique, ce cours sera pour tout chrétien attaché à Jésus-Christ d'une lecture passionnante. Il y découvrira des aspects lumineux du sens et de la réalité de la croix ; en particulier Frommel place au centre de son étude la notion de solidarité comme clef principale du mystère du salut en Jésus-Christ.

Dans Franche explication tiré des Etudes morales et religieuses le lecteur prendra connaissance du témoignage personnel de la conversion de Gaston Frommel.

La psychologie du pardon : de telles pages pouvaient-elles rester dans l'oubli ? Loin de ces trop nombreuses études "tartes à la crème" sur le pardon, où l'on commence par dire que l'offenseur n'a nul besoin de se repentir pour que le pardon lui soit accordé, où l'on continue en expliquant que quoi qu'il en soit les torts sont invariablement partagés, et où l'on finit par conclure que c'est l'offensé qui doit demander pardon à l'offenseur, Frommel rétablit ici les sentiments inaliénables du sens moral, du sens de la justice, de la conscience en un mot.
Partant du parallèle entre le pardon tel que nous l'accordons à notre prochain et celui que Dieu nous accorde, l'auteur nous conduit au pied de la croix de Jésus-Christ, là où se révèle tout l'amour d'un Père, là où notre réflexion se transforme en adoration. A lire absolument.

Quelques éléments biographiques :

  • 1862 naissance à Altkirch, en Alsace
  • Etudes de vétérinaire, puis de théologie à Neuchâtel
  • Consécration comme pasteur à Nonancourt (Normandie)
  • 1888 à 1891, pasteur à Marsauceux (Eure-et-Loir)
  • 1892 à 1893, pasteur à Missy (Suisse)
  • 1894 à 1906, professeur à l'université de Genève

Une notice de Philippe Monnier, parue dans le Foyer Romand en 1907.

Il avait été étudiant à Neuchâtel. Il avait été pasteur à Missy dans le canton de Vaud. Il était professeur de dogmatique et d’apologétique à Genève. Il appartenait donc bien au pays romand.

Il était une des flammes les plus pures de son foyer. Avec lui, une claire lumière s’est éteinte.

Quand il mourut au printemps de cette année, — à quarante-deux ans, si jeune, en pleine force, — on s’aperçut du vide immense. Et au vide qu’il faisait, on comprit l’étendue de notre perte. Il semblait déjà très grand sans doute. Il apparut plus grand encore. Il y a ainsi des hommes dont on dirait qu’on ne prenne la mesure de toute leur taille qu’en prenant la mesure de leur cercueil.

Son histoire n’est pas dans les faits extérieurs. Elle est toute dans le développement de cette âme ardente, qui s’était éveillée, saisie, conquise, débattue, puis qui s’était donnée.

D’apparence, aucune existence ne semble moins tragique que celle de ce fils de forestier d’Alsace, sain, râblé, vigoureux, épris de grand air et de danger, qu’on vit à l’école d’Avenches avec de petits drôles, qui songea à se faire colon, puis qui se fit pasteur. Aucune peut-être ne fut tourmentée davantage. Il serait parti pour les forêts d’Amérique avec la hache et le riffle qu’il n’aurait pas été élu à des aventures plus terribles. Aujourd’hui les luttes héroïques qui s’engagent ne s’engagent plus avec l’élément. L’élément a perdu de sa méchanceté depuis que les hommes ont inventé tant d’instruments pour le réduire. Au contraire, le mal, — ou, comme disent les chrétiens, le péché, — n’a rien perdu de sa puissance. Il n’est ni émoussé ni désarmé, ni vieilli. Il est plus jeune que jamais. Seulement les combats qu’il exige ne se livrent plus sur l’arène.

C’est, je crois bien, au pied du Calvaire, où il était tombé à genoux ainsi qu’une sainte femme, où il sanglota, où il déposa le faix de sa turpitude humaine, qu’il trouva avec sa loi, sa vigueur. Il trempa sa jeunesse dans le sang du divin crucifié et l’arma de la sorte. Puis, ayant chargé sa croix comme lui, il s’en alla parmi les hommes. Il porta toute sa croix, et il ceignit son épée.

Il y avait chez lui du guerroyeur. La cloche du tocsin ne l’effrayait pas, et l’odeur de la poudre ne lui était pas insupportable. « Ceux de la religion, » disait-on jadis de ces Huguenots traqués comme des bêtes, qui vivaient dans l’alarme, priaient au bruit des arquebuses, et partaient pour la guerre en chantant des psaumes. Lui aussi était « de la religion ».

Venu de France comme un de ces réformateurs au grand cœur acharné, et comme eux véhément, et comme eux passionné, il osait se compromettre. Il répondait : présent ! à l’appel du devoir. Il répondait aussi : présent ! à l’appel du danger. Et il ne lui déplaisait pas que ce devoir fût un danger. Il n’avait peur de rien, pas même du ridicule, ni encore de la souffrance. Il savait souffrir. Il avait une grande capacité de souffrir. Et il ne redoutait pas non plus le scandale, parce qu’il se rappelait que la vie de celui qu’il avait choisi pour maître avait été un scandale, que sa mort sur le poteau avait été un autre scandale, et il pensait sans doute que rien de grand ne s’est jamais accompli sans que ceux qui l’ont accompli, brisant avec toutes les conventions et avec toutes les convenances, n’aient été en opprobre et scandale aux autres hommes.

Aussi bien, dans ce coin de pays romand, où il écoula le plus clair de sa vie, auquel il donna le plus pur de son cœur, fut-il un peu scandaleux.

Nous sommes mitigés, modérés, moyenneurs ; nous arrangeons les affaires ; nous admettons les réserves : et lui était intempéré au possible. Nous nous traînons à ras la terre, dans l’évidence d’opinions contrôlées et consenties, que nous partageons d’autant plus volontiers que nous les avons échangées plus souvent : et lui jetait dans la causerie ces raccourcis de vérité imprévue, qui effarouchent, effarent, dérangent l’admissible, partent avec un bruit de paradoxe et de pétard. Nous sommes enrégimentés ; nous appartenons à une classe, à une chapelle ou tout au moins à un parti ; et lui, ni professeur, ni pasteur, ni même homme d’église, était un franc-tireur de montagne qui s’en allait seul à l’aventure, à l’avant-garde, le long des précipices. Nous aimons, ou plutôt quelques-uns autour de nous aiment encore le jeu délicieux des idées ; et lui, qui avait goûté l’ivresse de l’intellectualisme, et qui avait failli succomber à son poison, la dénonçait comme un alcool ; et que si nous nous complaisons dans les faits, que nous les révérions comme des sacrements, que nous n’ayons jamais fini de les rechercher, de les éplucher, de les discuter, de les mettre ensemble sur des livres, lui ne s’intéressait guère à d’autres faits qu’à ceux des réalités spirituelles. Et encore aux faits préférait-il les actes. Pour Kant, l’impératif catégorique était un fait ; pour lui, l’impératif catégorique était un acte.

Tellement que pour se venger de leur platitude et de leur prud’homie, les gens l’appelaient-ils exagéré.

Mais c’est surtout dans le domaine de la religion que de lui à nous s’accentuait la différence, et tandis que notre religion est trop souvent une fadeur sucrée et stérile, dont le cœur se oint sans se briser, la sienne était implacable et tragique. La croix qu’il portait était l’instrument de torture dressé sur un ciel sinistre à l’horizon du nouveau monde ; celui où toute la douleur s’est recueillie ; celui où tout le drame s’est consommé. Il savait de quelles inéluctables abdications la prière doit être faite et quelles larmes de sang exige l’acte réparateur du pardon.

Aussi les gens l’appelaient-ils fanatique.

Comme un apôtre, pendant quinze ans il fut chez nous sur la brèche, écrivant, enseignant, parlant, prêchant, priant surtout. Il augmenta et tonifia notre atmosphère. Il s’acharna d’un zèle enflammé à réveiller quelqu’un ou quelque chose. Tout en demeurant respectueux jusqu’au scrupule de la moindre personnalité humaine, il fut un merveilleux excitateur d’âmes et d’énergies morales. Sans contraindre quiconque, il allait tout de suite au centre de chacun, et il l’entraînait à sa suite au pied des cimes de lumière et des grandes réalités. De chaque cœur, il faisait aussitôt surgir ce qu’il y a de plus profond et de meilleur. Devant sa gravité autant recueillie qu’un sanctuaire, personne n’osait rien formuler d’impur. Et devant l’essor de sa dialectique, il y en avait qui s’en voulaient de leur pensées chétives. Et s’il était une telle autorité, c’est qu’il avait été une telle obéissance. Et que s’il se révéla d’emblée un tel chef, c’est que personne n’avait plus obstinément, ni durement servi. Et que si sa pensée s’élevait si hardie, s’envolait si dégagée, si affranchie, c’est qu’il n’y eut pas de conscience plus enchaînée. Il se sentait obligé.

Il était si gai et si simple. Il riait si bien. Il montrait une telle candeur et une telle bonne grâce dans l’esprit. Il était trop convaincu pour apparaître jamais morose, et il respectait trop la vie pour avoir jamais songé à la mutiler selon l’exemple de l’épicurien ou de l’ascète. Ni le désir ni le soupir n’étaient supprimés de son plan. Il pratiquait les sports. Il savait tenir une raquette, un aviron, un fusil. Il aimait les cœurs humbles, les champs et le soleil. Lassé du bruit des hommes, il allait écouter les voix de la nature. Il faut évoquer sa longue silhouette guêtrée et capée pour l’ascension, la pipe aux dents, le piolet à la main, le sac au dos. Ainsi courait-il la montagne, et arrivé au sommet, au milieu des masses de granit qui à l’entour cherchaient à s’élever plus haut qu’elles-mêmes, il tombait à genoux. Il a beaucoup prié sur la montagne.

Tant qu’il put, il lutta. Il lutta sans trêve, sans répit, jusqu’aux extrêmes. En vain était-il sourdement miné par un mal implacable et inconnu dont lui-même ignorait la malice, et devait-il chaque jour réapprendre à se restreindre et à se résigner, et souffrit-il dans son ardeur et dans sa chair ce qu’on ne saura pas, sa volonté ne fléchit point. D’année en année, de mois en mois, il semblait plus sanctifié. Déjà sa voix venait de plus loin que la terre. Et puis, sa tâche étant faite, il est mort.

On se demande pourquoi. Pourquoi ceux-ci, et non pas d’autres ? Pourquoi ceux-ci, et non pas nous ? S’il y eut jamais homme nécessaire au moment de médiocrité et de veulerie qu’est le nôtre, ce fut lui. Il était nécessaire à ses étudiants, à l’Ecole, à l’Eglise, et par delà Genève et le pays romand, au protestantisme français tout entier, auquel il continuait l’héritage vivant des Vinet, des Godet, des Secrétan, des Malan. Il était plus que notre noblesse. Il était une de nos forces et notre sécurité. Avec lui, on redoutait moins l’échéance qui se prépare. Alors pourquoi ?

Il ne souffre plus, disaient ceux qui marchaient sous la pluie derrière son corbillard. Ce laborieux a mérité son repos. Ce conquérant a conquis sa patrie. Il n’est plus avec nous sur ces chemins de boue qu’il a si longuement foulés. Il est ailleurs. Il est plus haut. Pour lui, c’est un bien qu’il soit parti.

Peut-être avaient-ils raison.

Et pour ceux qui restent, peut-être aussi est-ce un bien qu’il soit parti. Il n’a pas dit sans doute tout ce qu’il avait à dire. Il en a du moins formulé l’essentiel, et l’ayant répété avec toute la foi dont il était capable, il s’est éloigné dans le silence. La mort donne à sa leçon une solennité singulière ; elle lui prête une bien grande instance. Maintenant son œuvre est accomplie. Une autre commence.

C’est à nous de choisir.

Philippe Monnier.

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